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Carburants : une “mesurette” pour que “l’Etat préserve sa rente”

Thomas Porcher, économiste spécialiste du pétrole, docteur en économie à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, professeur à l’ESG Management School et chargé de cours à l’université Paris Descartes. Auteur de deux livres très critiques sur l’industrie pétrolière dont le dernier titré “L’indécence précède l’essence” aux Editions Max Milo, il propose une réforme de la fiscalité des carburants destinée à rééquilibrer son poids en fonction notamment de la zone géographique d’habitation des automobilistes.

En tant que spécialiste du pétrole, comment jugez-vous l’annonce gouvernementale sur la légère baisse des prix des carburants ?

C’est une mesurette tout simplement parce que personne n’a intérêt à ce que cela change. L’Etat préserve sa rente de 34 milliards par an, représentant le 4ème poste de recettes. De leur côté, les pétroliers font des marges faibles, de quelques centimes, mais sur des volumes très importants.

Comment analysez-vous l’engagement du pétrolier Total à réduire ses marges pour quelques mois et globalement l’unanimité affichée des professionnels pour accompagner la mesure gouvernementale ?

On se retrouve avec une sorte de consensus mou dans lequel en réalité, personne ne souhaite que les choses changent. Avec cette mesure répartie entre l’Etat et les pétroliers, chacun accepte de faire un petit sacrifice pendant 3 mois, mais le marché reprendra ses droits très rapidement. Il y a pourtant de vrais débats à ouvrir comme celui de la transition énergétique notamment ou celui de l’offre de transport régional très insuffisant.

Les prix des carburants sont obscurs pour la plupart des Français, comment sont-ils établis précisément ?

Les prix sont déterminés sur le marché international, qui ne dépend ni de l’Etat, ni de l’industrie pétrolière mais de l’offre et de la demande mondiales. Les prix du pétrole influencent ceux des produits raffinés qui sont fixés à Rotterdam. C’est sur ces prix raffinés que l’Etat rajoute son mille-feuille de taxes à savoir la TICPE, et la TVA sur produits, et la TVA sur TICPE pour obtenir le prix de vente des carburants.

Ces taxes représentant quel pourcentage dans le prix des carburants ?

Environ 55%, avec une TICPE plus faible sur le gasoil que sur le super sans plomb 95. Les deux produits raffinés sont vendus à Rotterdam quasiment au même prix, avec une différence de seulement de 1 à 2 centimes par litre, c’est la fiscalité qui rend le diesel moins cher. Le reste est donc le produit hors taxe, qui intègre une marge qui se calcule en retirant le prix fixé à Rotterdam.

Vous aviez critiqué l’an passé un rapport de la Direction générale de l’énergie et du climat (Dgec), commandé par Eric Besson, en estimant que les pétroliers ne jouaient pas le jeu dans l’ajustement quotidien des prix des carburants sur les cours du brut, sur quoi vous basiez-vous ?

Nous avons fait une étude sur la répercussion des prix du pétrole sur les prix à la pompe, sur une période de 20 ans. On s’est rendu compte que les pétroliers répercutaient plus rapidement les hausses que les baisses. A la suite à cela, Eric Besson s’est appuyé sur un rapport de la Dgec pour affirmer que c’était faux, et que les pétroliers répercutaient normalement les prix du brut.

Le problème, c’est que ce rapport a été effectué sur seulement 6 mois, et même sur des périodes choisies, ce qui rend cette étude très subjective. Il est facile de choisir 3 jours au mois de juillet et conclure qu’il a fait beau au mois de juillet, mais c’est faux. Cela dit, on constate depuis le début de l’année que les pétroliers jouent bien le jeu, sans doute parce que les industriels du pétrole se sont sentent désormais surveillés, même si au final, les pétroliers font ce qu’ils veulent.

La hausse actuelle des cours du brut est-elle logique et durable ou un simple mouvement spéculatif ?

Cette hausse est durable, le prix du pétrole est orienté structurellement à la hausse depuis maintenant 10 ans. En 2002, le prix du pétrole était de 25 dollars, il est aujourd’hui à plus de 110 dollars. Le brut a été multiplié par 5. Et depuis l’année dernière, le prix du pétrole a augmenté de 30 dollars.

A quand un litre de super à 3 euros ?

La vérité c’est qu’il n’y a pas de limite. En réalité, sans une vraie réflexion sur la transition énergétique, l’offre de transports, et tous les sujets autour de la consommation de carburants, le prix de ces carburants augmentera. Entre 1986 et 2002, le prix du pétrole était de 16 dollars.

En 2002, le prix était à 25 dollars. A l’époque, les experts estimaient que si le prix se maintenait à 30 dollars, le monde basculerait dans la transition énergétique. Il a dépassé 30 dollars, rien n’a bougé. Après on a évoqué la barre symbolique des 50 dollars, puis des 100 dollars, et rien ou presque n’a changé.

En 2000, l’agence internationale de l’énergie prévoyait un prix du pétrole en 2010 de 24 dollars et en 2020 de 28 dollars. Personne n’avait prévu un prix du pétrole aussi élevé. Dans les scénarios les plus pessimistes, on pensait que le prix du pétrole allait dépassé les 30 dollars. Au final, cela a déstabilisé notre balance commerciale, c’est un coût supplémentaire pour tout le monde, mais c’est la vie. Psychologiquement, un prix du pétrole à 70 dollars serait considéré comme bon marché.

A-t-on déjà atteint le fameux pic oil ?

Le pic oil, je n’y crois pas ou alors oui pour le pétrole conventionnel. Jusqu’en 2000, la demande de pétrole venait essentiellement de l’Europe et des Etats-Unis avec une offre similaire à celle d’aujourd’hui. Aujourd’hui, la demande provient également des pays émergents, la Chine et l’Inde notamment.

Le marché pétrolier a été tiré par la demande à laquelle l’offre n’a pas pu suivre dans les mêmes proportions. On arrive à un taux d’utilisation des capacités de production de 98 à 99%. Il ne reste qu’environ 1% de pétrole en stock qu’on peut mobiliser en cas de besoin, pas plus.

Nous sommes en flux tendus…

Exactement, le marché pétrolier est aujourd’hui sous tension. Mais plus on demande de pétrole, plus on doit en produire ce qui contraint les pétroliers à aller chercher leur pétrole dans des zones de plus en plus profondes, avec des coûts d’exploitation désormais de l’ordre de 70 dollars. Même si certaines compagnies bénéficient encore de rentes de situation, avec des coûts encore bas autour de 10 dollars, les nouveaux forages coûtent de plus en plus chers. Si demain, on utilise l’ensemble de nos ressources en huiles de schistes, il n’y aura pas de pic oil, mais c’est la terre qui souffrira.

L’exploitation pétrolière prend-t-elle plus de risques avec ses gisements profonds et non conventionnels ?

Plus c’est profond, plus c’est compliqué et plus il y a de risques. C’était le cas avec la plateforme DeepWater Horizon responsable de la marée noire dans le Golfe du Mexique. C’est le cas également avec l’extraction extrêmement violente du gaz et des huiles de schiste, il ne s’agit pas de pétrole qui ne demande qu’à jaillir.

La hausse des prix des carburants creusent chaque jour un peu plus les inégalités entre les urbains et les ruraux et les banlieusards, y-a-t-il des solutions rapides pour répondre à cette injustice de plus en plus criante ?

Il faut mieux partager ces taxes sur le carburant avec des Français qui paieront plus et d’autres qui paieront moins. Aujourd’hui, cette fiscalité repose de la même manière sur un automobiliste qui vit à Paris avec 5 stations de métro en bas de chez lui, et un français qui vit en campagne le contraignant à faire 50 km par jour sans transport en commun.

Je propose de baisser le prix de l’essence en retirant beaucoup de taxes pour arriver par exemple au-dessous de 1,30 euro le litre en rééquilibrant les prix du gasoil et du super.

Les écolos vont hurler…

On crée une recette supplémentaire. Cette redevance sera plus chère pour quelqu’un qui vit à Paris, qui paiera 200 euros par an, que celle d’un rural sans transport en commun qui ne paiera que 25 euros. Avec ce système, un automobiliste sans possibilité de transport collectif paiera son essence peu chère et celui qui vit en centre ville paiera une redevance plus chère. Aujourd’hui, le taux d’utilisation de la voiture à Paris est de 14% alors que dans beaucoup de villes, il est de 85%.

C’est le retour de la vignette ?

Un peu oui mais nouvelle génération. D’un point de vue social comme écologique, cette fiscalité serait plus juste.

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