L’intelligence artificielle ne consomme pas seulement de l’électricité. Derrière chaque modèle entraîné et chaque service numérique fonctionnent des milliers de processeurs installés dans des centres de données qui produisent en permanence de grandes quantités de chaleur.
Cette chaleur doit être évacuée afin de maintenir les équipements à une température compatible avec leur fonctionnement.
Le problème prend une nouvelle dimension avec le développement des centres dits « hyperscale », ces installations gigantesques qui concentrent des capacités informatiques considérables. Fin 2024, le monde en comptait déjà 1 136.
Plusieurs technologies permettent de refroidir leurs serveurs. Certaines reposent principalement sur l’air et la climatisation, d’autres utilisent l’évaporation de l’eau. Des solutions plus récentes font directement circuler des liquides autour des composants électroniques, tandis que l’immersion complète des équipements dans des fluides spécifiques demeure encore minoritaire.
Toutes présentent des arbitrages différents entre consommation d’eau et consommation électrique.
Des centaines de milliards de litres chaque année
L’ampleur des besoins commence à attirer l’attention.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, les centres de données ont mobilisé environ 560 milliards de litres d’eau dans le monde en 2023 pour leurs besoins de refroidissement.
Et ce chiffre pourrait rapidement augmenter. L’AIE estime que ce volume pourrait atteindre environ 1 200 milliards de litres par an à l’horizon 2030.
Le sujet devient d’autant plus sensible que certains centres de données sont implantés dans des territoires où la ressource est déjà sous pression.
En 2023, Microsoft indiquait ainsi que 42 % de ses prélèvements d’eau provenaient de zones confrontées à un stress hydrique. Google faisait de son côté état de 15 % de prélèvements réalisés dans des régions caractérisées par une forte pénurie d’eau.
L’implantation de centres de données dans des régions sèches peut pourtant présenter certains avantages techniques, notamment en raison d’un air peu humide favorable à certains équipements. D’autres considérations interviennent également : disponibilité du foncier, proximité des réseaux électriques ou présence d’infrastructures de télécommunications.
« Prélever » et « consommer » de l’eau ne signifient pas la même chose
Une grande partie du débat repose sur une distinction technique essentielle.
L’eau prélevée par un centre de données n’est pas nécessairement considérée comme consommée. Généralement, seule l’eau qui n’est pas restituée au bassin versant entre dans cette dernière catégorie.
Une installation peut donc prélever une quantité importante d’eau avant d’en restituer une partie et afficher une consommation nette sensiblement inférieure.
Mais cette eau restituée n’est pas nécessairement identique à celle qui avait été prélevée.
Elle peut avoir subi différents traitements ou présenter une température plus élevée. Le lieu et le moment du rejet ont également leur importance : restituer de l’eau plusieurs heures plus tard ou dans une autre partie du bassin ne neutralise pas forcément les conséquences locales du prélèvement.
C’est notamment cette différence entre prélèvement et consommation qui complique fortement les comparaisons entre les installations.
La température des rejets pose également question
La quantité d’eau utilisée n’est d’ailleurs qu’une partie du problème.
Certains systèmes de refroidissement peuvent modifier la température de l’eau avant de la restituer au milieu naturel.
À Marseille, par exemple, des centres de données exploités par Digital Realty utilisent un dispositif de « river cooling ». Le système exploite une eau naturellement fraîche, autour de 15,5 °C, qui peut être rejetée en été à une température atteignant 24,5 °C.
Une modification de plusieurs degrés peut avoir des conséquences sur les caractéristiques du milieu aquatique, ce qui explique pourquoi la température des rejets fait elle aussi partie des paramètres surveillés.
Des interrogations existent également sur la qualité de l’eau après son passage dans certaines installations, notamment en raison des traitements nécessaires pour protéger les circuits contre la corrosion ou maintenir les équipements.
L’empreinte invisible de l’électricité et des équipements
Se limiter à l’eau utilisée directement sur le site ne permet toutefois pas de mesurer l’ensemble de l’empreinte hydrique d’un centre de données.
La fabrication des équipements informatiques nécessite elle-même d’importantes ressources. Les puces, serveurs et réseaux utilisent de nombreux métaux dont l’extraction et la transformation peuvent nécessiter de grandes quantités d’eau.
Le cuivre en constitue un bon exemple. Omniprésent dans les infrastructures électriques et numériques, il est utilisé aussi bien à l’intérieur des bâtiments que pour leur raccordement aux réseaux.
La production d’électricité représente une autre source indirecte de consommation d’eau. Les centrales électriques et certaines installations hydroélectriques peuvent elles-mêmes mobiliser cette ressource.
Même la construction des bâtiments doit être prise en compte, notamment à travers la production du béton.
En France, une enquête publiée au printemps 2026 par l’Arcep estime ainsi que l’eau consommée indirectement par les centres de données est treize fois supérieure à leur consommation directe.
Pour 2024, l’ensemble représenterait près de 6,5 millions de mètres cubes d’eau, soit l’équivalent de la consommation annuelle de plus de 100 000 personnes.
Cette consommation totale aurait progressé d’environ 8 %, malgré une diminution des prélèvements directs, notamment en raison de l’augmentation des besoins en électricité.
L’IA pourrait accentuer la pression
Ces chiffres prennent une importance particulière avec l’accélération des investissements dans l’intelligence artificielle.
Les modèles les plus puissants reposent sur des processeurs spécialisés particulièrement gourmands en énergie. Leur multiplication entraîne la construction d’infrastructures informatiques de plus en plus importantes.
Or davantage de puissance informatique signifie davantage de chaleur à évacuer.
Les opérateurs cherchent donc à améliorer leurs systèmes de refroidissement. Les techniques utilisant directement des liquides au plus près des composants peuvent notamment gagner du terrain avec l’augmentation de la densité des serveurs.
Mais chaque solution déplace en partie le problème entre plusieurs ressources : eau, électricité, infrastructures ou équipements supplémentaires.
Les géants de la tech promettent de réduire leur impact
Face aux critiques, plusieurs grandes entreprises technologiques ont annoncé des objectifs visant à améliorer leur gestion de l’eau.
Certaines ambitionnent notamment de devenir « water positive », c’est-à-dire de contribuer à restaurer davantage d’eau qu’elles n’en consomment directement.
Ces stratégies peuvent passer par le financement de projets de restauration des bassins versants, d’amélioration des infrastructures ou d’économies d’eau.
Le principe fait néanmoins débat.
Contrairement aux émissions de gaz à effet de serre, dont l’impact est largement global, la disponibilité de l’eau est profondément locale. Restaurer une ressource dans une région ne supprime donc pas nécessairement les conséquences d’un prélèvement effectué dans un territoire situé à plusieurs centaines ou milliers de kilomètres.
Un manque de données pour mesurer précisément l’impact
La transparence constitue finalement l’un des principaux enjeux.
Comparer les centres de données reste difficile lorsque les entreprises ne publient pas leurs consommations selon les mêmes méthodes ou lorsque les informations détaillées site par site ne sont pas accessibles.
Des indicateurs comme le PUE, qui mesure l’efficacité énergétique, ou le WUE, consacré à l’utilisation de l’eau, permettent de comparer certains aspects des installations. Ils ne donnent cependant pas à eux seuls une vision complète de leur impact sur les ressources locales.
L’Union européenne a commencé à renforcer ses exigences. Depuis 2023, les exploitants de centres de données sont notamment soumis à de nouvelles obligations de transmission d’informations concernant leur consommation énergétique et hydrique.
La réglementation européenne continue d’évoluer afin de mieux évaluer les performances de ces infrastructures.
Une partie des données individuelles demeure toutefois confidentielle, le public ayant principalement accès à des informations agrégées.
L’eau, nouveau défi du boom des data centers
Pendant longtemps, le débat environnemental sur le numérique s’est principalement concentré sur sa consommation électrique et ses émissions de carbone. L’essor de l’intelligence artificielle oblige désormais à élargir la réflexion.
L’eau devient à son tour une ressource stratégique pour l’industrie numérique.
La question ne consiste pas uniquement à déterminer combien de litres sont nécessaires pour refroidir un centre de données. Elle concerne aussi leur origine, la situation hydrique du territoire, la qualité de l’eau restituée et les ressources indirectement mobilisées pour produire l’électricité et fabriquer les équipements.
Avec une consommation mondiale liée au refroidissement qui pourrait plus que doubler d’ici 2030, la capacité à mesurer précisément cette empreinte pourrait rapidement devenir aussi importante que les progrès techniques réalisés pour la réduire.






