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Plus de 4 millions de substances polluantes inventées par l’homme

livre_noir_environnement.jpgPar Henry Augier, Docteur d’Etat, Maître de conférences honoraire à la faculté des sciences de Marseille-Luminy, Professeur honoraire à l’École Nationale des Travaux Publics de l’Etat, ex-directeur d’un laboratoire spécialisé dans l’étude des nuisances et expert consultant international sur les problèmes de pollution et protection de la nature.

Pollution ou nuisances ?

Dérivé du latin « polluere », polluer signifie étymologiquement salir, dégrader, souiller, infecter. Le vocable est sans équivoque. Son utilisation actuelle désigne l’ensemble des rejets de composés toxiques que les activités humaines libèrent dans l’air, sur et dans l’eau et la terre. Il désigne aussi les substances qui, sans être vraiment dangereuses pour les êtres vivants, exercent une influence perturbatrice sur l’environnement. Devant son succès l’expression a été étendue à des modifications énergétiques (pollution thermique) ou acoustiques (pollution sonore).

Cependant les pollutions sonores, thermiques et par rejets de substances délétères, n’englobent pas toutes les facettes de la dégradation et de la destruction de notre environnement. On utilise à cet effet le vocable de nuisances, plus général que celui de pollution, qui réunit les rejets polluants mais aussi les activités par lesquelles les humains apportent une modification à toutes les composantes de notre planète. Sont ainsi à ranger sous la bannière des nuisances la salure et la dessalure, les abus d’utilisation et de collecte, la surexploitation, l’extinction des espèces, les aménagements et l’artificialisation des milieux, les restructurations des rivages, les dégradations mécaniques, l’ensevelissement, la bétonisation, l’extraction de matériaux (gravières, sablières, carrières), la déforestation, le gaspillage, l’utilisation d’explosifs, l’introduction d’espèces prolifiques (caulerpes, rats, lapins, guêpes tueuses, etc.), la pollution génétique, etc.

Comment les humains se sont désolidarisés des lois naturelles d’élimination des déchets.

Le rejet de déchets à la surface de notre globe a commencé avec l’apparition de la vie sur la terre. Dés sa naissance, en effet, la vie, pour se maintenir, a dû s’isoler du milieu environnant en s’entourant d’une enveloppe protectrice, appelée membrane chez les êtres primitifs (protozoaires comme l’amibe, par exemple), peau et téguments chez les êtres plus perfectionnés. Cette barrière défensive assure aussi les échanges entre le milieu vivant interne et le milieu inerte externe. Les éléments et les substances nécessaires à la vie sont absorbés par ces membranes primitives ou par des membranes spécialisées (tube digestif). Ils vont alimenter des métabolismes vitaux nécessaires à l’accroissement et à la division cellulaires et au maintien de la vie. Ces métabolismes génèrent des déchets qui sont rejetés dans le milieu environnant parce qu’inutiles ou même toxiques pour l’organisme qui les a fabriqués. L’homme primitif, puis les sociétés humaines n’ont pas échappé à ce processus naturel et universel.

Au cours de leur évolution, les humains ont rapidement formé des hordes, des tribus, des clans, des peuplades. Ces groupements s’installèrent dans des zones leur assurant leur alimentation en eau et en nourriture et une protection relative vis-à-vis des éléments naturels hostiles et des animaux dangereux. Les rives des cours d’eau et les îlots faisaient partie des territoires les plus recherchés pour établir les campements. Les rejets, devenus collectifs, étaient éparpillés dans les trois éléments fondamentaux que sont l’air, la terre et l’eau. Ils consistaient essentiellement en gaz (CO2, CO, dérivés sulfureux, etc.), en déjections (urines matières fécales, crachats, etc.), en rebuts (carcasses, matières non consommées, etc.) et en cadavres animaux et humains.

Le milieu naturel s’était parfaitement adapté à l’élimination de ces déchets de nature essentiellement organique. La terre et l’eau contiennent, en effet, une grande variété de micro-organismes (bactéries, algues, champignons, animalcules, etc.) aptes à éliminer progressivement ces matières organiques, soit en les transformant en éléments simples recyclables (eau, CO2, sels divers, etc.), soit en les assimilant pour leur construction cellulaire, soit en opérant selon ces deux processus. Ce sont de tels micro-organismes spécialisés qui opèrent dans les fosses septiques pour épurer les eaux usées et ce sont eux aussi qui éliminent les nappes de pétrole en mer. Ces phénomènes d’autoépuration sont parfaitement régulés : une augmentation ou une diminution des déchets induisent automatiquement une multiplication ou une décroissance de ces micro-organismes. On comprend, dés lors, que les cours d’eau et les mers et océans aient pu jouer longtemps le rôle d’épuration des déjections humaines.

Mais l’explosion démographique des temps modernes et l’avènement de l’ère industrielle allaient détraquer et bouleverser cette subtile mécanique.

Les tribus éparses de quelques dizaines d’individus allaient laisser la place à des populations de plus en plus nombreuses au sein de villages, de villes, des métropoles et de mégapoles de plus en plus denses. Dans les zones les plus peuplées, les micro-organismes furent rapidement débordés et intoxiqués par la masse énorme des déchets, stoppant ainsi l’épuration naturelle des milieux aquatiques, réceptacles préférentiels des déjections humaines. Ailleurs, cette autoépuration se maintenait dans la limite extrême de saturation des processus d’oxydation.

Mais avec la révolution industrielle, le problème de l’élimination des déchets allait encore se compliquer. De nombreux produits qui n’existaient pas à l’état naturel furent commercialisés et se retrouvèrent tout ou partie rejetés dans le milieu naturel. Les micro-organismes épurateurs ne les connaissaient pas et furent en grande partie inopérants. La situation devenait d’autant plus grave que certains de ces produits indégradables étaient aussi toxiques, voire mortels pour les organismes épurateurs en particulier et pour la flore et le faune en général. Cette situation permet de comprendre pourquoi on trouve du DDT, substance toxique et indestructible, entièrement créée par l’homme, dans les glaces du pôle Nord et dans la graisse des ours blancs.

Notre planète ne cesse ainsi de servir de réceptacle et de dépotoir à une multitude de produits et déchets biodégradables ou non. Il a été estimé que plus de quatre millions de substances polluantes inventées par l’homme circulent et empoisonnent la terre et qu’un composé nouveau sort chaque jour, dans le monde, des laboratoires de recherche.

Origine, diversité et abondance des polluants

Les activités humaines génèrent des substances polluantes qui ne sont pas faciles à classer car elles se superposent souvent en fonction de la nature des produits libérés. De même que pour chacune des activités principales, il peut exister d’autres sources de pollution situées en amont au niveau de la fabrication, et en aval au niveau des utilisateurs.

Sans perdre de vue ces différents aspects, on distingue habituellement les sources principales suivantes :

– Pollution urbaine. La pollution urbaine est constituée de déchets solides et de déchets liquides. Les déchets liquides sont des eaux vannes (urines, matières fécales) qui véhiculent des matières organiques, des graisses et des huiles, des micro-organismes (virus, bactéries, parasites) pathogènes ou non, des savons et des détergents, quelquefois des solvants et des biocides d’usage ménager. Ces effluents sont généralement collectés par un réseau d’égouts et rejetés en milieu naturel après passage ou non par une station d’épuration.

Les rejets sont assez souvent déversés dans les cours d’eau ou dans la mer pour les communes littorales. Le rejet à la mer s’effectue directement au rivage ou en profondeur et au large par l’intermédiaire d’un émissaire. Les déchets solides sont essentiellement des ordures ménagères collectées par des camions bennes. Ces déchets sont soit stockés dans des aires spécialisées, soit éliminés à l’aide de différents procédés après tri sélectif ou non.

– Pollution issue de la production d’énergie. Il s’agit essentiellement :

. Des combustibles fossiles (charbon, pétrole et gaz) utilisés pour le chauffage domestique et collectif, l’industrie et les transports auxquels sont liés les sinistres (naufrages, ruptures de pipelines et incidents sur les plates-formes pétrolières).

. De l’énergie nucléaire pour laquelle se pose le problème de la sécurité des installations et de l’élimination des déchets.

– Pollution due aux transports. Elle se traduit par :

. Une pollution sonore encore trop négligée par les autorités responsables.

. Une pollution atmosphérique par émanation des gaz des combustions (hydrocarbures, produits imbrûlés, oxydes d’azote et de carbone dont le CO2, métaux comme le plomb, etc.).

. Une pollution du sol et de l’eau par retombées des polluants atmosphériques (notamment les produits soufrés et acides) et par des sinistres (accidents, naufrages, incendies, avaries, etc.).

– Pollution portuaire. Tous les milieux portuaires sont caractérisés par une contamination par les hydrocarbures et par les produits toxiques qui diffusent à partir des peintures de protection des coques des bateaux. La pollution portuaire est également liée à la vocation du port :

. Les ports de plaisance ont une pollution chronique de type urbain lorsque les bateaux restent à quai et sont utilisés comme studios flottants.

. Pour les autres ports, la pollution est fonction des activités développées. Elle est de nature urbaine pour les ports d’accueil des ferries, à forte densité d’hydrocarbures pour les ports pétroliers et reflètent les produits transportés pour les ports de commerce (déversement des produits lors des opérations de chargement et de déchargement et de manipulation du vrac). En ce qui concerne les ports militaires, ils se signalent par une pollution spécifique liée aux peintures anti-salissures qui sont de nature chimique différente de celle des bateaux de plaisance.

– Pollution issue de l’agriculture et de l’élevage.

. Agriculture : engrais (y compris les fumiers de ferme) et biocides ou pesticides (herbicides, fongicides, insecticides, limacides, etc.).

. Elevage : matières organiques et micro-organismes pathogènes.

– Pollution industrielle. La pollution industrielle est caractérisée par des rejets atmosphériques très variés (CO2, CO, gaz soufrés, etc.), les effluents des usines qui passent ou non par une station d’épuration, parfois une contamination ou un épuisement des nappes phréatiques, quelquefois par un rejet d’eaux chaudes (pollution thermique) et par des déchets solides stockés ou traités (élimination ou recyclage). Ce peut également être des déchets issus de la fabrication des matières plastiques. Ces pollutions peuvent être accompagnées d’une pollution sonore provenant du fonctionnement de la machinerie. Il serait fastidieux de dresser ici une liste exhaustive des composés rejetés tant ils sont nombreux et variés. Ils feront l’objet de développements ultérieurs, du moins pour ceux considérés comme les plus dangereux pour l’environnement, la vie végétale et animale et la santé humaine.

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