“On empoisonne nos enfants”

jean_paul_jaud.JPGJean-Paul Jaud, célèbre réalisateur des grands directs sur Canal+, il est aussi l’auteur de différents documentaires sur la nature et l’environnement. Il vient de réaliser “Nos enfants nous accuseront”, un film original et militant sur les bienfaits de l’agriculture bio, qui dénonce les dangers des pesticides sur notre santé.

Comment un réalisateur TV, spécialiste du foot sur Canal+ se retrouve à tourner un documentaire aussi engagé ?

J’ai toujours ?uvré pour la nature. Je ne suis pas seulement un réalisateur de télé ou de sport, je suis également un documentariste. J’ai réalisé une série qui s’intitule « Quatre saisons en France » dont la première diffusion sur Canal était en 1993. J’ai donc une double vie !

J’ai toujours fait des films sur la nature. J’ai travaillé avec Bougrain-Dubourg quand il produisait ses émissions, et j’ai aussi fait des films animaliers. Mon premier documentaire, je l’ai réalisé en Bretagne. C’était sur les poules pondeuses élevées en plein air… en 1985 ou 86.

Nous avions pris à l’époque la défense d’un ingénieur qui avait décidé de faire un élevage de poules pondeuses en plein air et l’Europe lui interdisait à l’époque de porter la motion « élevées en plein air » sur ses boîtes. On refusait à cette personne ce que l’on autorisait pour les éleveurs de poules en batteries. Déjà à l’époque, l’Europe faisait la part belle aux pollueurs.

Cette sensibilité environnementale n’est donc pas nouvelle…

Non, on peut même dire que c’est l’aboutissement d’une position qui date depuis longtemps et la situation devient tellement inquiétante… La série « Quatre saisons en France » avait pour objectif de montrer tout ce qui pouvait disparaître, tout ce qui était beau et présentait des personnes qui mettaient le patrimoine en valeur. L’accueil avait été très bon et le film avait été primé dans plusieurs pays dont le Canada, les Etats-Unis et l’Autriche.

Pourquoi avoir choisi le thème du bio pour votre dernier film ?

Parce que je suis persuadé que le changement passera par notre alimentation. Quand on arrêtera de consommer des plantes qui poussent sur des sols morts parce que chimiquement tués, les plantes elles-mêmes ingérées par des animaux chimiquement maintenus en vie, nos sols, nos nappes phréatiques et notre santé s’en porteront mieux.

Quel a été votre point de départ ?

En fait, j’ai eu un cancer du colon il y a quatre ans, et je voulais savoir d’où cela venait. Les facteurs principaux de ce type de cancer sont l’obésité, or je n’ai jamais été obèse, le surpoids, je n’ai jamais été en surpoids, l’activité physique, j’ai toujours pratiqué une activité physique, ou l’alimentation. J’ai en donc déduit que cela provenait de l’alimentation.

J’ai donc cherché à savoir. J’ai rencontré des médecins, je me suis posé beaucoup de questions. J’ai baigné dans ce milieu là, assez terrifiant pendant quelques temps. Si beaucoup s’en sortent aujourd’hui, c’est à quel prix. Selon moi, on ne meurt pas toujours du cancer mais on n’en guérit jamais.

Par ailleurs, je suis très malheureux de voir dans quel état est notre planète aujourd’hui. J’ai toujours été un amoureux de la nature. J’ai eu une enfance merveilleuse à la campagne, entre la mer et l’océan. Et aujourd’hui le constat est terrible.

Justement, qu’avez-vous appris à l’issue de votre film ?

Que l’on s’empoisonne au quotidien et que surtout, on empoisonne nos enfants. (Le documentaire affirme que chaque année en Europe, 100 000 enfants meurent de maladies causées par l’environnement, que 70% des cancers sont liés à l’environnement dont 30% à la pollution et 40% à l’alimentation, NDLR)

Je ne suis pas parti tout seul. J’avais des conseillers. Le documentaire s’articule autour d’un colloque à l’Unesco en 2006 sur la santé et l’environnement, qui réunissait 76 scientifiques et médecins européens et américains. C’est autour de ce colloque que s’étayent toutes les données scientifiques et tous les constats.

Quel a été l’accueil des agriculteurs ?

Lesquels ? Conventionnels ? Selon moi, il existe vraiment deux mondes distincts en agriculture, le monde conventionnel et le bio. J’ai pris l’habitude de filmer sur un an. J’ai donc filmé pendant une année scolaire, la vie d’une cantine bio à Barjac où j’ai vécu presqu’un an.

J’ai donc rencontré tout le monde, aussi bien les agriculteurs conventionnels que les agriculteurs bio et à la fin, ils se sont ouverts alors qu’au début, ils faisaient part d’une certaine méfiance. Cela s’est plutôt bien passé.

Je considère que les agriculteurs conventionnels sont les victimes du système, d’un système mercantile et pollueur. Mais pour moi se sont avant tout des victimes qu’il faut aider à sortir de là.

Certains membres de la FNSEA ont eux aussi pris conscience qu’il fallait changer certaines choses. Beaucoup ont des cancers ou des début de cancers, ou ce sont leurs enfants qui sont malades. C’est très grave. Dans le film, on voit notamment un membre de la FNSEA qui a changé son activité pour devenir viticulteur bio.

Un bébé aujourd’hui naît avec près de 300 substances chimiques dans son cordon ombilical, et ce sont des scientifiques qui l’affirment. La situation est encore plus grave pour ceux qui manipulent ces substances, comme les agriculteurs conventionnels, qui sont en première ligne. Ce sont comme les personnes que l’on envoie au front, ils n’ont pas l’intention de tuer mais ils sont en première ligne. Là, ils n’ont pas l’intention de polluer, mais ils sont aussi en première ligne.

Comment expliquez-vous le silence autour de cette situation ?

Le poids des lobbies et surtout, ils sont pris dans un piège. Personnellement, j’ai découvert ce poids des lobbies dans mon premier documentaire sur les poules pondeuses. Les éleveurs de poule “traditionnels”, étaient au départ appâtés avec des prêts, puis de la fourniture d’aliments, de matériels, et par la suite ils devenaient des esclaves, complètement dépendants de leurs prêts.

Avez-vous eu des contacts avec Jean-Louis Borloo ?

Je l’ai rencontré en effet. Il fait tout son possible pour remédier à la situation, ainsi que Nathalie Kosciusko-Morizet. Mais s’ils font ce qui est en leur pouvoir, ils restent assez esseulés. Le reste de la majorité n’a selon moi pas encore tout compris… ou ne veut pas comprendre.

Et le Grenelle ?

Très important mais les rapports doivent être suivis d’actes.

Comment votre documentaire se retrouve-t-il à Cannes ?

Il n’a pas été sélectionné mais il sera au Marché du film. Il y aura une projection de presse organisée avec le WWF, qui après l’avoir vu, a décidé de parrainer le film.

Justement, lors de la réalisation de ce projet, vous étiez en contact avec certaines associations ?

Oui, avec celle de François Veillerette, le Mouvement pour le Droit au Respect des Générations Futures (MDRGF). François Veillerette est l’auteur d’ouvrages qui font référence sur les pesticides.

Une suite est-elle prévue ?

Tout à fait, toujours à Barjac. Dans ce film, j’ai choisi l’alimentation mais le sujet est beaucoup plus vaste, les produits d’entretien des maisons, les cosmétiques… le quotidien. Nous sommes entourés, cernés de molécules chimiques. C’est une situation qui produit des morts ! Il s’agira également de montrer les résultats de l’expérience menée dans la commune sur l’alimentation.

Jusqu’au milieu du 20ème siècle on a mangé bio. Pourquoi désormais, doit-on manger chimique ? Les centenaires mangeaient bio quant ils avaient 20 ans. L’avenir passe par l’agriculture sans pesticides ni molécules chimiques.

Ce problème a été posé par plein de films mais ils ne donnent pas de solutions. Le mien a le mérite de proposer des solutions. Il faut consommer autrement. C’est un état d’esprit, une mentalité qu’il faut changer. La Terre ne peut plus vivre comme cela. J’estime que ce film s’adresse principalement aux mamans qui sont les principales actrices de ce changement.

> Pour en savoir + : www.nosenfantsnousaccuseront-lefilm.com

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