Un baril de p�trole contre 100 mensonges

thomas_porcher.JPGPar Thomas Porcher, 32 ans, docteur en �conomie, consultant international et enseignant � l’Universit� Paris I Panth�on-Sorbonne et Paris V Ren� Descartes. Sp�cialis� en strat�gies p�troli�res, il a travaill� pour le compte de l’Union europ�enne, de gouvernements et de soci�t�s p�troli�res. Dans son livre “Un baril de p�trole contre 100 mensonges”, qui parait aujourd’hui aux �ditions Respublica, Thomas Porcher met � jour la strat�gie de l’Opep, visant � �puiser les r�serves des autres pays producteurs de p�trole afin de b�n�ficier d’un monopole et r�v�le le contenu des contrats p�troliers et la r�alit� sordide des relations entre compagnies p�troli�res et pays producteurs. Extraits…

L’OPEP joue un jeu, nous en sommes les pions

Une question reste en suspens : pourquoi l’OPEP n’a pas tent� de r�tablir le prix du baril dans la tranche 22-28 dollars lorsqu’il s’est envol� � partir de 2003 pendant le conflit irakien ? R�ponse donn�e par l’OPEP : � nous n’avons pas les capacit�s de production suffisante �. V�rit� ou mensonge ? Dans notre cas, pourquoi l’OPEP n’a-t-il pas eu peur que le prix trop �lev� n’entra�ne le d�veloppement de substituts ?

Premi�rement peut �tre parce qu’il n’y a pas de substituts valables et que tout le monde le sait maintenant, y compris les pays de l’OPEP, rendant cette menace purement symbolique. Deuxi�mement parce que m�me s’il y a avait un substitut, il faudrait du temps pour qu’il soit commercialisable (environ 50 ans) et surtout pour que le monde s’adapte � lui : changements d’avions de l’ensemble des compagnies, de voitures dans les industries, de navires, etc? On arrive � se demander si quelqu’un serait heureux que l’on trouve un substitut demain.

Au final, l’OPEP, encourag�e par les experts, joue les victimes d’un march� qu’elle ne contr�lerait plus, et reconna�t ainsi ouvertement son impuissance? �trange, pour un cartel ! Le but premier d’un cartel n’est-il pas, plut�t, d’�tendre son pouvoir sur le march� ? L’OPEP est s�rement le seul cartel qui, pour �tendre son pouvoir sur le march�, affiche son incomp�tence� et son incapacit� � exercer quelque pouvoir de march� que ce soit. D’ailleurs, John Hicks, c�l�bre �conomiste, ne disait-il pas � The best of all monopoly profits is a quiet life � ?

L’�puisement des r�serves (fant�mes)

Aucune statistique concernant les r�serves n’a pu �tre contr�l�e par des experts ind�pendants. Le rapport 2004 de l’AIE, porte-parole des pays riches de l’OCDE, cite diff�rentes m�thodes de calculs qui aboutissent au m�me ordre de grandeur en termes de nombre d’ann�es pendant lesquelles les r�serves seront suffisantes : entre 36 ans selon World Oil et 44 ans selon Oil & Gas Journal. C’est d’ailleurs le regroupement de ces deux m�thodes qui a conduit � la fameuse phrase, largement reprise et d�battue dans les m�dias : � Il nous reste 40 ans de p�trole �. Les estimations de ces r�serves vont de 1 051 milliards de barils selon Word Oil � 1 266 milliards de barils selon Oil & Gas Journal.

Cependant, on peut noter que sur les 97 pays retenus par Oil & Gas Journal pour �valuer le montant global des r�serves, 38 n’ont pas modifi� le niveau de leurs propres r�serves depuis 1998 et 13 ont laiss� ce dernier inchang� depuis 1993 alors qu’ils ont continu� � produire. On peut prendre l’exemple du Kowe�t, dont les r�serves sont rest�es fix�es � 94 milliards de barils entre 1991 et 2002 en d�pit d’une production de 8 millions de barils par jour et de l’absence de d�couvertes importantes pendant cette p�riode.

Le mensonge a g�n�ralement pour but de cacher une r�alit� plus d�cevante ce qui a entra�n� de nombreuses fausses pr�dictions sur la date du � pic oil �. Comme apr�s le premier choc p�trolier, o� British Petroleum avait annonc� que le � pic oil � aurait lieu en 1985. Toutes ces erreurs confortent les plus optimistes qui croient, souvent sans fondement, que le progr�s technique va permettre de prolonger les � ann�es p�trole �. Mais quel progr�s technique ? Progr�s technique dans le taux de r�cup�ration du p�trole� ? Dans la recherche de gisements exploitables ? Les � pr�cheurs du dieu progr�s technique comme sauveur � n’en n’ont pas la moindre id�e mais y croient.

Finalement, le seul facteur fiable pour savoir si on se situe au d�but, au milieu ou la fin de l’histoire du p�trole reste le facteur g�ographique. Une nouvelle fois, un absent des d�bats. O� exploite-t-on du p�trole aujourd’hui ? Jusqu’en mer tr�s profonde. Pourquoi ? Parce que les gisements en mer tr�s profonde, bien que tr�s co�teux, sont des meilleurs gisements ? Non. Tout simplement parce que avant les gisements en mer tr�s profondes, on a d�j� exploit� les gisements en mer profonde, et encore avant en mer peu profonde, et bien encore avant sur terre (on shore). Les gisements sont donc de plus en plus difficiles d’acc�s car les autres, plus faciles, ont souvent d�j� �t� exploit�s. Cette explication met fin au r�ve de trouver le � super gisement �, � super rentable � et � super facile d’acc�s � avec un p�trole qui ne demande qu’� jaillir et qui permettrait d’assurer des r�serves pour au moins un si�cle. Ce type de gisement s’il a exist� a d�j� �t� trouv� il y a bien longtemps.

Les nouveaux gisements sont difficiles d’acc�s avec un p�trole souvent de mauvaises qualit�s. Beaucoup de pays africains et sud-am�ricains ont une production de p�trole tir�e pour moiti� de gisements en mer tr�s profonde. On peut affirmer de mani�re quasi certaine que ces pays utilisent leurs derniers gisements et ne produiront donc plus de p�trole dans 20 ans. Une seule question reste en suspens : O� va-t-on exploiter des gisements apr�s les gisements en mer tr�s profondes ? Actuellement, les compagnies p�troli�res prospectent en Arctique, et apr�s �a ? Sur la lune ?

La crise de 2008, le nouvel �l�ment � prendre en compte

Le G20 avait fait, avant la crise, une priorit� de briser la d�pendance de nos soci�t�s vis-�-vis du p�trole, notamment en d�veloppant les �nergies renouvelables (comme les �oliennes, le solaire ou la g�othermie). La baisse du prix du p�trole, accompagn�e de la gel�e des emprunts bancaires due � la crise, a largement st�rilis� les diff�rents projets de recherche et d�veloppement de substituts, alors m�me que la volont� de diversifier les sources d’�nergie �tait la plus forte que l’ont ait vue depuis le d�but de l’histoire de l’industrie p�troli�re. Beaucoup d’associations ont d’ailleurs not� avec �tonnement le ralentissement du � Grenelle de l’environnement � � partir du moment o� le prix du p�trole a commenc� � baisser. La crise a donc contribu� � tuer la premi�re menace pour un producteur de p�trole : le substitut.

La gestion � la norv�gienne, montr�e en exemple par les experts et les institutions de Bretton Woods, qui consiste � produire au maximum de ses capacit�s et � alimenter un fond pour les g�n�rations futures, est devenue, dans le contexte actuel de crise, notamment avec l’affaire Madoff et la faillite de nombreux hedge funds, une pure aberration. Comment faire profiter les g�n�rations futures du p�trole alors que celui-ci n’est pas renouvelable ? En le laissant sous terre, et en en sortant seulement les quantit�s n�cessaires au besoin de financement de l’�conomie. C’est le choix de l’Arabie saoudite. Et c’est le bon choix.

La strat�gie des compagnies p�troli�res : � tricher plus pour gagner plus �

En r�sum�, les compagnies p�troli�res ont donc int�r�t � former une coalition entre elles. Car si les compagnies d�cidaient de se mettre en concurrence, elles devraient, premi�rement, surench�rir sur la valeur du gisement pour l’obtenir et deuxi�mement, en d�voilant les r�elles caract�ristiques du gisement (co�t d’extraction, qualit� du p�trole?), payer un imp�t et une redevance plus �lev�s � l’�tat producteur, � des montants sup�rieurs � ceux que devrait verser une compagnie qui fournit de fausses donn�es. En concurrence plus forte, les compagnies verseraient aux pays propri�taires des champs p�trolif�res (en particulier ceux poss�dant les prospects les plus fertiles) plus de fonds qu’il ne leur est n�cessaire en fait. Il faut �tre bien na�f pour croire au d�sir des compagnies de s’engager dans une comp�tition aussi n�faste pour elles. Dans le contexte actuel, la strat�gie de collusion entre les compagnies est de mise.

> Pour en savoir + : “Un baril de p�trole contre 100 mensonges” de Thomas Porcher aux �ditions Respublica – mars 2009

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