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TRIBUNE

09/05/07 - tribune

L'eau, un enjeu partagé

jf_donzier.JPGpar Jean-François DONZIER, Directeur Général de l'Office International de l'Eau

Dans le monde, le constat est alarmant :

- 1,3 milliard d'êtres humains ne disposent pas d'un accès à une eau saine,

- 2,6 milliards d'êtres humains ne disposent pas d'un assainissement de base

Changement climatique, pollution, gaspillage, destruction des écosystèmes : la gravité de la situation dans beaucoup de pays nécessite la mise en œuvre d'une gestion globale, intégrée et cohérente des ressources en eau, des écosystèmes aquatiques et des territoires.

Les objectifs du Millénaire pour l'eau potable et l'assainissement ne pourront pas être atteints sans que des progrès significatifs soient accomplis pour introduire une Gestion Intégrée des Ressources en Eau (GIRE).

Une évidence : la gestion intégrée des ressources en eau par bassin s'impose partout dans le monde

Les bassins versants des fleuves, des lacs et des aquifères, sont les territoires géographiques naturels pertinents pour organiser cette gestion intégrée.

Depuis les années 90, des progrès ont été d'ores et déjà été réalisés :

La gestion par bassin a connu un développement rapide dans de nombreux pays, qui en ont fait la base de leur législation nationale sur l'eau ou l'expérimentent dans des bassins pilotes nationaux ou transfrontaliers.

La Directive-Cadre européenne sur l'Eau fixe, de son côté, un objectif de bon état écologique dans les districts hydrographiques nationaux ou internationaux des 27 Etats membres actuels et les Pays candidats à l'adhésion dans l'Union Européenne.

La Convention d'Helsinki du 17 Mars 1992 fixe un cadre de coopération dans ce domaine en Europe.

Bien que la Convention des Nations Unies du 21 Mai 1997, sur les usages autres que la navigation des cours d'eau internationaux, ne soit pas entrée en vigueur, l'expérience acquise permet aujourd'hui d'affirmer que la gestion par bassin apporte un réel avantage dans les pratiques de gouvernance des ressources en eau.

Il est désormais largement acquis que la gestion des ressources en eau doit être organisée :

1) à l'échelle des bassins versants, locaux, nationaux ou transfrontaliers, des fleuves, des lacs et des aquifères ;

2) en s'appuyant sur des systèmes intégrés d'information, permettant de connaître les ressources, les écosystèmes, leurs différents usages et les rejets polluants, d'évaluer les risques et de suivre les évolutions. Leurs informations devront servir de base objective à la concertation, à la négociation et à la coordination des financements des différents donneurs.

3) sur la base de plans de gestion, ou schémas directeurs, fixant les objectifs à atteindre à moyen et long terme,

4) par la réalisation de programmes de mesures et d'investissements prioritaires pluriannuels successifs;

5) en mobilisant des financements spécifiques, sur la base de l'application du principe " pollueur-payeur " et de systèmes " utilisateur-payeur ".

6) avec une participation à la prise des décisions, à côté des administrations gouvernementales compétentes, des autorités territoriales concernées, des représentants des différentes catégories d'usagers et associations de protection de la nature ou porteuses d'intérêts collectifs;

Les cadres juridiques doivent permettre l'application de ces six principes universels.

Il faut, en particulier, prendre en compte la situation particulière des 263 fleuves ou lacs et de plusieurs centaines d'aquifères, dont les bassins sont partagés entre au moins deux pays riverains ou parfois beaucoup plus (jusqu'à 18).

Depuis plusieurs siècles, d'assez nombreux accords ont certes été signés entre pays riverains pour y assurer la liberté de navigation ou parfois le partage des débits ou la prévention des inondations, ainsi que, depuis la fin du XIXème siècle, pour la construction de barrages hydroélectriques.

Mais, aujourd'hui, il n'existe encore trop peu d'accords, de conventions ou de traités concernant la lutte contre les pollutions, la protection de l'environnement et la gestion intégrée de ces bassins partagés.

Les Chefs d'Etat et de Gouvernement du G8 réunis à Evian en 2003, ont retenu cette question des enjeux d'une meilleure gouvernance des bassins transfrontaliers, parmi les priorités de leurs actions à venir dans le domaine de l'eau.

Des accords de coopération doivent ainsi être initiés ou confortés entre les pays riverains des bassins transfrontaliers, pour y instaurer une indispensable solidarité de bassin.

Il apparaît nécessaire de soutenir la création de Commissions internationales ou d'organismes équivalents et de renforcer celles ou ceux qui existent déjà.

De telles commissions internationales permettent un meilleur dialogue, l'échange des informations utiles, la résolution des conflits potentiels et le partage des bénéfices d'une meilleure gestion commune et le renforcement de la coopération transfrontalière.

Il convient, en particulier, de coordonner entre pays riverains :

- les systèmes de surveillance, d'observation et d'information sur l'eau,

- la prévention et la lutte contre les inondations et les sécheresses, par un meilleur échange d'informations et une harmonisation des plans d'intervention entre l'amont à l'aval des bassins,

- les réseaux d'annonce des crues, des sécheresses et des pollutions et les mécanismes de prévention et d'intervention pour faire face aux désastres naturels provoqués par les eaux et protéger les vies humaines et les biens.

- les mesures adéquates pour prévenir l'introduction et la dissémination d'espèces aquatiques invasives, qui causent des dommages écologiques et économiques considérables et dont on découvre continuellement de nouveaux spécimens,

- les méthodes et moyens de consultation et de mobilisation des populations concernées,

- les échanges d'expériences concrètes de terrain et la comparaison des approches et méthodes entre responsables et techniciens concernés.

Les accords de gestion des aquifères transfrontaliers doivent, en particulier, être développés, compte tenu de leur fragilité, notamment celle des nappes fossiles, et de la durée de restauration des situations dégradées, tant sur le plan quantitatif que qualitatif.

L'adaptation nécessaire de la gestion de l'eau au changement climatique

Le réchauffement climatique est désormais inéluctable.

La ressource en eau douce sera directement touchée par celui-ci, avec pour conséquences annoncées:

- le renforcement des phénomènes hydrologiques extrêmes, tels que les sécheresses et les inondations, avec le risque d'énormes pertes humaines, de destructions et de dommages économiques catastrophiques,

- la réduction de l'enneigement des zones de montagnes, qui de ce fait ne joueront plus aussi nettement leur rôle de « châteaux d'eau de la planète », en assurant une régulation des débits des grands fleuves qui y prennent tous leur source,

- une modification des espèces végétales et de la couverture des sols, qui se traduira par une érosion accrue,

- une remontée du niveau des mers et des océans, qui risque de noyer non seulement les îles coralliennes de l'Océan Indien et du Pacifique, mais aussi les basses terres côtières, notamment les zones de polders, ainsi que les deltas et embouchures des fleuves, dont l'écoulement sera modifié,

- une pénétration des eaux salées à l'intérieur des terres, comme du biseau salé dans les aquifères côtiers.

- des déplacements importants de populations.

Les conséquences démographiques, économiques et écologiques risquent d'être gigantesques et le coût de mesures préventives serait énorme.

Nous sommes face à un défi mondial, qui nécessite d'urgence une mobilisation internationale sans précédent et une action concertée des gouvernements.

Il est indispensable d'assurer une synergie entre les actions de contrôle atmosphérique du changement climatique et les politiques de gestion des ressources en eau.

Il faut très vite mettre en place ou renforcer les moyens :

- d'une observation des évolutions et d'une modélisation de leurs effets probables,

- d'une évaluation des ressources disponibles à terme, en surface et souterraines,

- d'une gestion plus efficace des réserves, lacs naturels et artificiels, des aquifères, des zones humides, de la couverture du sol, des ouvrages hydrauliques existants ou projetés,

- d'un contrôle de la demande et des différents usages,

- de recyclage et de recours à des ressources non conventionnelles,

- de protection contre les dégâts des eaux des agglomérations, des infrastructures collectives, des zones d'activités, des terres agricoles,

- d'une garantie de continuité des services d'eau potable, de l'irrigation ou de la production hydroélectrique, etc….

Cela nécessitera un programme mobilisateur mondial pour réunir les moyens d'une indispensable solidarité internationale en la matière avec les pays les plus pauvres ou les plus touchés.

Une priorité : rattraper le retard pris pour l'assainissement urbain

- 85% des pollutions anthropiques sont déversées dans les milieux naturels terrestres, mais aussi littoraux et marins, sans aucune épuration. Les rejets telluriques sont les principales causes de la pollution des mers et des océans.

- souvent les rejets se font en amont des prises d'eau pour l'alimentation humaine ou animale, rendant plus difficiles les efforts à consentir pour assurer l'accès des populations à une eau saine…

Si, bien sur, l'assainissement rural est indispensable, il faut rappeler que plus de la moitié de la population mondiale vit désormais dans des villes, notamment de plus en plus de très grandes villes, et en particulier dans leurs quartiers périphériques défavorisés. 320 villes ont déjà plus d'un million d'habitants, et, d'ici un siècle, les 2/3 de l'humanité vivront en ville.

Le retard pris pour l'assainissement de ces aires métropolitaines est extrêmement préoccupant et nécessitera plusieurs décennies d'effort soutenu et des moyens financiers considérables.

Dans les quartiers défavorisés, il n'existe en général pas de réseaux de collecte et d'évacuation des eaux usées, ni des eaux pluviales, pas plus que de service d'enlèvement des ordures ménagères.

La plupart des villes des pays émergents ou en développement n'ont quasiment pas d'installations de traitement des eaux usées, qui sont encore rejetées directement ou après seulement un traitement primaire dans le milieu naturel.

Les sites gravement pollués le resteront pour longtemps ! L'eutrophisation des milieux et la disparition de la vie aquatique en sont les conséquences directes, la réduction des activités piscicoles, première ressource alimentaire de nombreuses populations également.

Les conséquences sur la santé humaine et l'hygiène, sur le développement économique et sur la dégradation des milieux naturels sont très significatives et s'aggravent faute de mesures suffisantes : le retard déjà accumulé risque de ne pouvoir être comblé, si des reformes urgentes ne sont pas engagées.

L'assainissement urbain est une question cruciale qui ne fait pas l'objet à ce jour de toute l'attention nécessaire et mériterait de devenir une priorité au moins égale à celle de l'eau potable.

Les bénéfices économiques de l'assainissement sont en effet très nettement supérieurs aux coûts des investissements et de la maintenance nécessaires.

Dans les zones urbanisées, les solutions techniques passeront principalement par des investissements classiques en collecteurs et stations d'épuration collectives, avec un cout élevé par habitant desservi.

Les frais de gestion, d'exploitation, de maintenance et de renouvellement seront importants et récurrents. La formation professionnelle des employés de ces services est encore quasiment inexistante et devra être envisagée à grande échelle.

Les réformes nécessaires pour organiser le secteur et la mobilisation des financements pour la réalisation et l'exploitation des infrastructures ne sont pas au rendez vous.

Les Nations Unies ont déclaré 2008 « Année internationale de l'assainissement ».

Il faut s'engager en effet dans une mobilisation à long terme sur plusieurs décennies.

Il est aussi indispensable d'assurer à l'échelle mondiale :

- un suivi de l'impact des activités humaines sur l'environnement et sur les ressources en eau en particulier,

- le suivi des efforts réalisés pour le traitement de la pollution anthropique.

- l'évaluation des moyens financiers nécessaires et des conditions et mécanismes de leur mobilisation,

- la fixation de normes d'efficacité des dispositifs à mettre en œuvre,

- la définition des conditions pour garantir l'exploitation, la maintenance et le renouvellement des installations, afin d'assurer le bon fonctionnement des investissements réalisés.

Il faut également mettre en place des moyens de formation professionnelle des personnels des services de l'eau potable et de l'assainissement, sans laquelle les objectifs ne seront pas atteints, ce qui suppose la création de réseau de centres de formation spécialisés, la formation de formateurs et des mécanismes pérennes de financement appropriés.

Conclusion

La gestion intégrée des ressources en eau devient une priorité si l'on ne veux pas que cette ressource rare ne devienne un des facteur limitant du développement de nombreux pays du monde. Le retard pris devient inquiétant et une mobilisation sans précédent devient indispensable. Le problème est d'abord politique et il faut que tous les gouvernements s'en persuadent pour que l'humanité gagne la bataille de l'eau et prépare l'avenir.

Jean-François Donzier pour Enviro2B


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